Le Lawa recule de 12 mètres et isole Grand-Santi, commune guyanaise sans route

À Grand-Santi, la sécheresse liée à El Niño immobilise les pirogues, seul lien avec le littoral, et pousse la commune à préparer des classes connectées.

Jessica Roux Par Jessica Roux
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Le Lawa recule de 12 mètres et isole Grand-Santi, commune guyanaise sans route
Des barques en bois sur la berge boueuse d’un cours d’eau, vues d’en haut : une image qui illustre le sujet du Lawa, de ses pirogues et des communes sans route.

En bref

  • La Guyane subit depuis juillet une sécheresse historique, liée au dérèglement climatique et à un El Niño surnommé « Godzilla ».
  • Le maire de Grand-Santi prépare des classes connectées à distance et invite les habitants à constituer des réserves.
  • La préfecture prépare un dispositif Orsec, avec ravitaillement aérien, fontaines atmosphériques et unité militaire de potabilisation.

Quand les rapides du fleuve deviendront trop bas, Grand-Santi, commune de 10 000 habitants sans route vers le reste de la Guyane, ne recevra plus ses marchandises par pirogue. C’est la perspective que la sécheresse fait peser sur l’ouest du département, et elle explique pourquoi le maire envisage déjà de faire cours à distance.

Un fleuve qui se retire sous la chaleur

Beli Kampu fait partie des 150 hameaux disséminés au bord du Lawa, lesquels composent ensemble la commune de Grand-Santi, située à la frontière du Suriname. D’après Reporterre, la chaleur paralyse la vie quotidienne : les habitants cherchent refuge dans leur hamac, et l’activité ne redémarre qu’une fois la nuit venue.

Depuis juillet, la Guyane, à l’image de l’ensemble de l’Amazonie, subit une sécheresse historique, que l’on attribue sur place au dérèglement climatique ainsi qu’à un El Niño que l’on a baptisé « Godzilla ». Donald Dada, référent local de la commune, décrit ainsi la situation : « Il n’a pas plu depuis plus d’un mois et il fait beaucoup plus chaud que les autres années. Le fleuve a déjà reculé de presque 12 mètres. Bientôt, les pirogues ne pourront plus passer ».

12 mde recul du Lawa selon Donald Dada, après plus d’un mois sans pluie
+53 %de déficit pluviométrique en septembre, selon Météo-France
38 °Cdépassés plusieurs fois en journée, avec environ 50 % d’humidité

Au mois de septembre, le thermomètre a dépassé de 1,1 °C la normale dans le département, alors que l’écart atteignait 0,8 °C en juillet comme en août.

École, vivres et eau : les premières conséquences

Le maire, Felix Dada, ne sait pas pendant combien de temps la commune restera isolée : « Nous ne savons pas encore si nous allons être bloqués 3, 4 semaines, ou plus. » Il envisage de mettre en place des classes connectées afin de maintenir les cours lorsque les bus et bateaux scolaires ne pourront plus circuler, et il encourage la population à constituer des réserves.

Le précédent de 2024 sert de référence. À l’époque, dans les communes de l’intérieur, qui abritent environ 40 000 habitants, plusieurs écoles avaient fermé et des pénuries étaient apparues, principalement de gaz et de carburant. Pauline Pascale, qui tient un restaurant à Grand-Santi, a fait venir une dernière pirogue depuis le littoral : « Nous en avons pour au moins 4 000 à 5 000 euros, dont la moitié de transport ». Cindy, mère de cinq enfants, craint pour les ménages les plus fragiles : « je ne sais pas comment vont faire les plus précaires ».

L’approvisionnement en eau potable constitue l’autre fragilité. Au cœur des zones forestières isolées, la population s’appuie sur des nappes phréatiques dont la hauteur varie avec celle des rivières, ainsi que sur des forages fréquemment en mauvais état ; quant aux eaux superficielles, fortement polluées, en particulier par l’orpaillage illégal, elles ne peuvent pas servir d’alternative. Sur la côte, les points de captage de Cayenne et de Saint-Laurent-du-Maroni se situent trop près de l’océan : lorsqu’un faible débit des cours d’eau coïncide avec de forts coefficients de marée, le biseau salin peut remonter et rendre l’eau impropre à la consommation. Selon les estimations, 15 % des Guyanais ne disposent pas d’un accès direct à l’eau potable, et les moyens consacrés à ce domaine sont inférieurs de 73 % aux besoins recensés.

Ce que prévoient les autorités

  • La préfecture a annoncé en septembre la préparation d’un dispositif Orsec, à déclencher quand les sauts seront trop bas pour les pirogues. Début octobre, les embarcations remontant le Maroni étaient chargées au quart de leur capacité.
  • Les communes isolées recevront des vivres par avion et par hélicoptère, tandis que la Collectivité territoriale de Guyane s’est engagée à subventionner les entreprises afin de couvrir l’augmentation du coût d’acheminement.
  • Des fontaines atmosphériques doivent être livrées aux villages à sec.
  • Dans les secteurs les plus critiques, une unité militaire mobile sera déployée pour rendre potable l’eau puisée dans le fleuve.
  • En 2024, deux mois de crise avaient coûté environ 3,5 millions d’euros à la collectivité et à l’État ; ce montant devrait être largement dépassé cette saison.

Une crise qui pourrait durer

L’Organisation météorologique mondiale estime que l’El Niño devrait encore s’intensifier jusqu’à un pic en décembre, puis se prolonger jusqu’en février 2027. La saison des pluies, qui commence traditionnellement en novembre, pourrait donc arriver plus tard.

Sur un horizon plus lointain, si la trajectoire actuelle se confirme, la Guyane connaîtra d’ici 2100 une météo à 35 °C la moitié de l’année, contre une vingtaine de jours aujourd’hui, avec en outre 15 % de pluie en moins, qui tomberait surtout pendant la saison sèche. Felix Dada défend un retour à une existence davantage tournée vers le local, qui dépendrait moins des supermarchés de la côte et du Suriname.

Photo : Mamunur Rashid / Pexels

Jessica Roux

Écologie, société et futurs possibles

Jessica Roux

Jessica Roux a été chargée d'études dans un observatoire régional de la santé avant de se consacrer à l'écriture. Elle suit pour Vivre Demain la société, la santé, l'alimentation, le développement durable et le recyclage, en s'appuyant sur les études publiées et les données publiques. Elle composte ses déchets depuis quinze ans dans un petit jardin de Tours.