Longtemps hérauts d’un capitalisme ultra-libéral et dérégulé, les pays asiatiques sont, comme les autres, confrontés à l’insoutenable explosion des inégalités. Plusieurs d’entre-eux, comme le Kazakhstan ou Singapour, ont récemment annoncé leur intention de davantage taxer les plus aisés de leurs citoyens. Un exemple à suivre en Occident ?

Jets privés, méga-yachts et autres forteresses de marbre : jamais le train de vie des ultra-riches n’a été aussi décrié qu’au cours des dernières semaines, alors que les effets du changement climatique commencent à devenir palpables quel que soit l’endroit de la planète où l’on réside. L’Asie – peut-être le continent qui enregistre les plus forts taux de croissance, les nouvelles fortunes les plus rapidement constituées et les plus criantes inégalités – ne fait pas exception à ce brutal retournement de l’opinion publique comme des dirigeants politiques. Après avoir longtemps encouragé de très libérales politiques fiscales destinées à tirer leur épingle dans le grand jeu de la mondialisation, certains pays asiatiques commencent ainsi à s’inquiéter ouvertement de l’explosion des inégalités – et à agir en conséquence.

Ainsi du Kazakhstan où, lors de sa dernière adresse à la nation prononcée début septembre, le président Kassym-Jomart Tokayev a annoncé un certain nombre de mesures fiscales visant, explicitement, les plus riches des citoyens du pays – et encore plus explicitement, leur train de vie. « Dans le cadre d’une réforme fiscale, a ainsi déclaré Kassym-Jomart Tokayev, il est important d’envisager l’introduction d’une ”taxe de luxe ». Celle-ci serait, toujours selon le président kazakh, « prélevée sur l’achat de biens immobiliers et de véhicules coûteux, et ne touchera pas la classe moyenne » du Kazakhstan. Dans un pays où l’exploitation des matières premières a fait la fortune de nombreux oligarques, l’annonce a de quoi en décoiffer plus d’un.

Vers une volte-face fiscale historique à Singapour ?

La volonté kazakhstanaise de lutter contre les inégalités croissantes est-elle révélatrice d’une forme de tendance générale à l’oeuvre en Asie ? S’il serait prématuré de l’affirmer, force est néanmoins de constater que le débat monte dans la région. Aux Philippines, par exemple, plusieurs ONG viennent précisément de publier une longue tribune dans le média local Rappler, appelant de leurs vœux à un alourdissement de la fiscalité sur les plus riches. « Tax the rich, not the poor », lancent ses auteurs, selon lesquels « il n’est que justice que les individus et les entreprises les plus riches, qui ont tiré d’immenses profits de la pandémie et même avant, contribuent à leur juste part au bien-être de la société ». « L’impôt sur la fortune est l’un des moyens les plus directs d’enrayer les inégalités », écrivent-ils encore, appelant à « une action audacieuse en faveur d’une fiscalité progressive » aux Philippines et ailleurs.

Signe des temps, le débat sur les inégalités gagne même certains pays asiatiques pourtant connus pour être de véritables paradis fiscaux. A Singapour, le premier ministre Lawrence Wong a ainsi récemment fait part de son intention d’imposer de nouvelles taxes aux plus riches, afin de rendre la croissance plus inclusive. Si aucune mesure concrète n’a encore été dévoilée, cette volonté pourrait prendre la forme d’une augmentation des taxes sur l’immobilier ou les voitures de luxe, voire sur les yachts et jets privés. Le sujet de la fiscalité demeure particulièrement délicat à Singapour, la cité-Etat ayant, depuis plusieurs décennies, fait de l’optimisation fiscale la pierre angulaire de son attractivité auprès des grandes fortunes et talents du monde entier.

Le Sri Lanka veut taxer les riches pour éviter la banqueroute

Dans un tout autre contexte, au Sri Lanka, pays qui traverse la pire crise économique et politique de son histoire, le parlement a adopté, en avril dernier, un nouvel impôt exceptionnel de 25% sur les particuliers et entreprises ayant gagné plus de 2 milliards de roupies au cours de l’année précédente.

Acculé, le gouvernement en espère plus de 100 milliards de roupies, alors que le Sri Lanka fait, dans le même temps, face à un risque de défaut envers ses créanciers. Kazakhstan, Singapour, Sri Lanka, Philippines… : pour les ultra-riches asiatiques, le vent fiscal semble bel et bien en train de tourner. En sera-t-il bientôt de même en Europe ou aux Etats-Unis où, si elles sont moins révoltantes qu’ailleurs, les inégalités rongent chaque jour un peu plus le contrat social ?

Ne ratez pas l'actualité du monde de demain grâce à la newsletter envoyée chaque mardi. Vous allez adorer !