Dans une tribune publiée par Les Échos, Jean-Emmanuel Sauvée, président de l’Académie de Marine, tire la sonnette d’alarme : sans flotte marchande battant pavillon européen, l’objectif de souveraineté affiché par l’Union restera une illusion. Face aux crises géopolitiques, aux tensions sur les chaînes d’approvisionnement et aux défis de la transition énergétique, son appel relance le débat sur le rôle stratégique du transport maritime dans l’économie du Vieux Continent.
L’autonomie, clé de la résilience
Jean-Emmanuel Sauvée ne mâche pas ses mots : « Le transport maritime représente plus de 80 % du commerce mondial en volume. Impossible de garantir notre résilience économique sans capacité autonome à acheminer énergie, matières premières ou biens essentiels. »
Alors que Bruxelles multiplie les déclarations sur l’indépendance industrielle, la relocalisation ou la sécurisation des filières critiques, le président de l’Académie de Marine rappelle que ces ambitions « restent théoriques » tant que l’Europe ne dispose pas de sa propre flotte.
En France, le poids du secteur est tout sauf marginal. L’économie maritime, dont la marine marchande constitue l’un des piliers, génère plus de 43 milliards d’euros de valeur ajoutée, soit 1,5 % du PIB national. « Ce n’est pas un secteur de niche, mais une pièce maîtresse de notre appareil économique et logistique », insiste Jean-Emmanuel Sauvée. Sans flotte nationale ou européenne, la souveraineté économique demeure d’après lui un slogan creux.
Un pavillon français exemplaire mais fragilisé
Contrairement aux idées reçues, la France conserve une place de choix sur la scène maritime mondiale. Elle dispose d’environ 1 500 navires sous contrôle national, dont 650 appartiennent au géant CMA CGM. « C’est une base solide », souligne Jean-Emmanuel Sauvée, également cofondateur de la compagnie Ponant.
Le pavillon français jouit d’ailleurs d’une réputation internationale. En 2024, il a été distingué par l’International Chamber of Shipping pour ses standards sociaux, environnementaux et de sécurité. Avec un âge moyen de 7,4 ans, la flotte hexagonale se révèle remarquablement jeune, très loin de la moyenne mondiale (16,7 ans). « C’est le signe d’un positionnement moderne, responsable et compétitif », se félicite Jean-Emmanuel Sauvée.
Mais cet avantage pourrait vite s’éroder sans politiques publiques adaptées. L’ancien président d’Armateurs de France défend notamment la taxe au tonnage, parfois décriée. « Ce n’est pas une niche fiscale mais un outil reconnu à l’international pour soutenir l’investissement dans la flotte », plaide-t-il. La remettre en cause reviendrait, selon Jean-Emmanuel Sauvée, à « affaiblir la compétitivité française et freiner la transition écologique du transport maritime, en particulier sa décarbonation ».
Une flotte stratégique face aux crises
Pour Jean-Emmanuel Sauvée, la flotte marchande constitue un atout vital de résilience nationale. « C’est tout l’enjeu de la “flotte stratégique” : disposer de navires civils mobilisables pour des missions logistiques essentielles (transport de carburant, matériel, denrées…), mais aussi garantir un tissu industriel capable de produire des navires adaptés aux situations d’urgence ou de guerre économique. »
Les événements de ces dernières années rappellent cette nécessité. Lors de la prise d’otages du Ponant en 2008, la mobilisation rapide de l’État français, rendue possible grâce au pavillon national, avait permis une réponse efficace. Plus récemment, les attaques contre des navires en mer Rouge ont montré combien il est crucial de disposer d’armateurs européens capables de redéployer leurs flottes pour sécuriser les approvisionnements. « Une flotte sous pavillon européen n’est pas un luxe, mais une nécessité stratégique », martèle Jean-Emmanuel Sauvée.
L’Europe, puissance maritime sans stratégie
Le paradoxe est frappant : « Maersk, CMA CGM, Hapag-Lloyd, Grimaldi… Ces groupes européens composent déjà, ensemble, la première flotte marchande mondiale », observe le président de l’Académie de Marine. Pourtant, cette force reste émiettée, faute de stratégie commune.
L’Union européenne s’est bien dotée en 2007 d’une politique maritime intégrée. Mais pour Jean-Emmanuel Sauvée, cet outil est désormais insuffisant : « Face aux enjeux de souveraineté, de sécurité des approvisionnements et de transition énergétique, il faut changer d’échelle. » D’après lui, il s’agit de « mutualiser les moyens, coordonner les marines civiles et les industries navales, aligner les financements et investir massivement dans l’innovation verte ».
Vers une souveraineté active
Jean-Emmanuel Sauvée se garde de tout discours protectionniste. Son plaidoyer repose au contraire sur l’idée d’une « souveraineté active, alignée avec les grands défis du XXIe siècle ».
Réinvestir dans la marine marchande, explique-t-il, c’est à la fois sécuriser les flux dans un monde incertain, réussir la transition écologique du transport maritime et affirmer la présence stratégique de l’Europe sur les mers.
« La marine marchande ne se résume pas à une activité économique : elle constitue un véritable levier de souveraineté. Reste à savoir si l’Europe saura enfin lui donner la place stratégique qu’elle mérite », conclut Jean-Emmanuel Sauvée.





